Dans un article très fouillé, Guillaume Perrault explique dans Le Figaro du 28 mars « Comment Paris s’est vidé, en 50 ans, de ses classes populaires. Pourtant durant des siècles « ouvriers, artisans et commerçants ont vécu à Paris et l’ont façonné. Depuis les années 70, ils ont dû quitter Paris. En 1900 la ville recensait 1 million d’ouvriers, artisans et leurs familles sans compter les employés et commerçants (à comparer aux 2700 000 habitants d’alors soit une population multipliée par 5 au cours du XIXe siècle), la plupart de ces personnes travaillent et vivent à Paris. C’est ce peuple qui selon l’auteur de l’article a donné à Paris « une grande part de son identité. »
En 1914, la capitale compte « 400 cheminées d’usines » (voir celle conserver rue des Francs Bourgeois au sein du magasin Uniqlo dont les locaux abritaient auparavant l’usine de la Société des cendres). Des entreprises où les productions avaient droit au label « article de Paris ». Chaque quartier regroupe une spécialité. Ainsi une partie du Marais et du Xe réunissent orfèvres, doreurs et bronziers. Le faubourg Saint-Antoine est le centre d’activité des menuisiers et ébénistes… Le canal Saint-Martin est bordé d’entrepôts. Ces entreprises sont souvent à l’origine de l’urbanisation de telle ou telle zone non lotie. Le cas, dans le IXe, du fabricant de pianos Pleyel est cité en exemple. « Pendant le Second Empire, l’agrandissement de Paris par l’annexion de onze villages voisins comme La Villette, Bercy et Vaugirard (1860), les grands travaux du préfet Haussmann, le développement de lignes de chemin de fer en étoile au départ de la capitale et l’industrialisation de la ville ont lieu concurremment… se succèdent impasses, passages, ruelles et cours dévolus à l’activité artisanale ou industrielle, aux noms parfois révélateurs (passage de la fonderie, cité de l’industrie, cour des fabriques). De nombreux lotissements sont spécifiquement conçus pour l’industrie mais jamais la mixité des fonctions n’est absente et les logements coexistent avec les activités productives», racontent les auteurs de l’ouvrage collectif Les Paris de l’industrie dirigé par Thomas Le Roux (Creaphis Edition). » Métallurgie, machines outils mais aussi instruments de musique sont des secteurs qui comptent et font travailler aussi des sous-traitants. Il est rappelé que la statue de la liberté a été construite dans le XVIIe arrondissement. Dans les années 80 subsistaient encore quelques entreprises importantes dont, dans le XIIIe, l’usine Panhard. Les 20 ha qu’occupait l’usine Citroën du quartier de Javel ayant été fermée en 1975 sont devenus le parc éponyme. Tout cela n’est pas sans inconvénient, pollution, îlots d’insalubrité… mais la mixité sociale est alors un fait et n’a pas lieu d’être imposée.
Une analyse menée sur le XVIIIe arrondissement par l’historien Antoine Prost montre que classes populaires et classes moyennes vivent ensemble et se côtoient. Le Paris de l’entre-deux-guerres est «un lieu sans égal de rencontre et de brassage entre les groupes sociaux; c’est d’ailleurs ce qui fait sa richesse et sa force d’attraction. Mais l’organisation urbaine elle-même, le cadre bâti des rues, le mode d’habitat constituent un second facteur de décloisonnement. La rue parisienne facilite les rencontres, avec ses boutiques en pied d’immeuble, ses logements en étage, ses concierges dans leurs loges, ses ateliers au fond des cours, ses multiples débits de boissons, cafés et bars… La morphologie urbaine parisienne, qui imbrique les activités et l’habitat dans un tissu dense et serré, est par elle-même un facteur de brassage social.»
L’article se poursuit sur l’ évolution politique de Paris au fil des années depuis la Commune. Ainsi au début du XIXe siècle la droite est victorieuse grâce à la fois aux « modérés » (« bourgeois » et « électeurs populaires ») et aux nationalistes qui conduiront aux tristes émeutes de 1934 place de La Concorde. Aprés la seconde guerre mondiale, en 1947, le frère du général de Gaulle est élu président du conseil municipal de Paris. Il va lutter contre « le gonflement démesuré de la capitale« , suite à la parution du livre de Jean-François Gravier « Paris et le désert français, décrivant une situation où la capitale « attire comme un aimant les forces vives du pays…au détriment des autres régions de France« . Il devient urgent dans ces conditions selon les élus et leurs collaborateurs de « séparer activité et habitat« , le » zonage rationnel« . De vastes opérations immobilières sont entreprises pout rénover les quartiers insalubres et les logements trop anciens, soit au total 580 000 habitants concernés. L’effet ne se fait pas attendre, les HLM poussent comme des champignons en banlieue et les activités industrielles quittent la capitale car jugées « superflues et nuisibles« (seuls 15 immeubles industriels sont aujourd’hui protégés au titre des monuments historiques). Les espaces libérés sont occupés par des activités de services, des banques et des bureaux. Dès lors la sociologie de la population change. A la fin des années 60 le départ des Halles vers Rungis apparaît comme l’acte quasi conclusif de cette évolution. A compter des années 70, les loyers ont grimpé et la ville est devenue de moins en moins populaire. Les chiffres sont éloquents, en 40 ans, à compter de 1979, hors inflation, les prix de l’immobilier ont été multipliés par plus de 3 faisant fuir les dernières classes populaires et les classes moyennes. Paris est passé de 2 800 000 à 2 100 000 habitants entre 1962 et 2025 (15 000 Parisiens sont partis de Paris chaque année depuis 2015). Les partants sont remplacés, ajoute l’auteur de l’article, par des immigrés travaillant à Paris (livreurs, cuisiniers, agents de maison, personnel hospitalier…) et par les » bourgeois bohêmes« , « adeptes du vélo et de la fête« .
Et de conclure que les résultats dans les urnes ont suivi cette mutation de la capitale, y compris lors des dernières élections municipales il y a quelques jours.