Nos quartiers en 1913 vus par le prisme des Justices de Paix

Aux éditions Arthème Fayard et Cie paraissait en 1913 le livre intitulé  « Les justices de paix ou les vingt façons de juger dans Paris » écrit par René Benjamin (1885-1948)  prix Goncourt 1915 pour son roman Gaspard rédigé lors de son hospitalisation à Tours suite à ses blessures reçues dès le début de la  Première guerre mondiale.

Chaque chapitre de ce livre concerne un arrondissement dans lequel l’écrivain nourrit son texte à partir de ses constatations lors des affaires qui sont jugées dans les tribunaux d’instance, tout en commentant l’environnement immédiat des mairies où ils sont installés et la vie quotidienne des différents quartiers qu’il visite.

Nous reportons quelques passages portant sur chacun des 4 premiers arrondissements.

Il décrit le 1er. « …a le culte des pelouses et des quinconces. Quartier charmant. Il a beau se tasser en plein cœur de la ville, il s’est donné de l’air tant qu’il a pu;  et les Tuileries, le Carrousel, les tilleuls du palais Royal couvrent un tiers de son emplacement, Quelle joie ! Plus il y a d’arbres, moins il y a d’hommes… Seulement , à deux pas du Louvre et de ses parterres, s’étendent les Halles où il est malaisé d’entrer sans ramasser quelque affaire. La Justice n’est pas installée sur un comptoir, dans l’odeur de la marée, Elle est venue au bout des jardins, face à la colonnade de Perrault, au troisième d’une mairie qui a l’air d’une église, avec sa rosace au-dessus du portail. Et il faut goûter la salle d’audience, son air de boudoir, ses panneaux clairs, ses molures fines. On songe au parloir de Saint-Sulpice … quand une harengère fait son entrée. Elle pénètre là comme  dans la quartier aux poissons, roulant des épaules, apprêtant son gueuloir. le juge et ses servants s’en montrent accablés… »

En ce qui concerne le 2ème « …il semble le seul dans Paris à n’avoir pas le plus petit  bout de jardin. La mairie est toute proche; le quartier est grand comme un mouchoir. Et quoique vous ayez regardé le jour et l’heure de l’audience, la salle de Justice est vide. Le tribunal l’emplit;  la barre se courbe comme si la Justice avait du ventre… ce local vide illustre avec exactitude l’idée que tout honnête homme se fait d’un Justice de Paix! Il vous prend envie de composer un hymne et de le chanter… Pauvre juge qui siège dans un quartier inhabité… c’est une chance quand il se présente une affaire, et il ne peut guère en naître que sur la voie publique. D’un accident de rien, la chute d’un cycliste qui se porte comme le Pont Neuf, il va faire jaillir un dossier; il tire une drame; il prend des airs à croire  qu’on va rejuger Louis XVI !… »

Sur le 3ème « … ce dernier quartier ne mérite pas qu’on le laisse. les noms des rues sont savoureux: rue Pastourelle, rue des Quatre Fils, rue du Foin, rue du Pas-de-la-Mule, rue du Pont-aux-Choux, rue de la Beauce, rue de Saintonge, rue de Normandie  – toute le vieille France avec sa vieille langue et sa vieille histoire.  Hélas ! quand on va voir, on est déçu, comme en ouvrant un vieux livre dont la reliure est riche, mais dont toutes les pages sont piquées. Par là  les hommes ont tout gâché, les plus jolies maisons avec des balcons pour marquises et des cours pour carrosses; et dans les vieux hôtels;, dépouillés de leur noblesse, ils vendent de l’eau de Seltz, des brosses et des clous. Elles (ndlr: les rues ) se mêlent, tortueuses, insinuantes , indiscrètes… c’est une vilaine province, à petits trottoirs, à petits esprits, qui porte un nom symbolique: « le Marais » parce qu’il y grouille et qu’il y croasse toute une gent marécageuse, à qui, comme dans la fable, il faudrait un héron!… »

Pour le 4ème enfin,  il est écrit « … D’abord  il y a  de gros monuments à juger : l’Hôtel de Ville, la Préfecture, Notre-Dame, l’Hôtel-Dieu…Mais à eux quatre ils ne donnent guère de tourment. Ronds de cuir, agents, chanoines, malades semblent vaccinés contre les surprises de la Justice. L’Ile Saint-Louis n’est plus déjà tout à l’abri : par les ponts le mauvais exemple a passé, et de ces vieilles maisons sages, sur des quais tranquilles, il sort parfois de petits procès, paisibles eux-mêmes, mais durables et nullement pressés de finir comme les vielles gens qui les engagent.  Affaires de prêts , histoires d’avares, vieilles filles volées par des messieurs à bonnes façons.  De même place de Vosges où l’on habite guère moins de cinquante ans, mais où les jeunes bonnes ne veulent plus rester disant:  » C’est trop triste ! ». Le quartier Charlemagne, lui, se montre plus âpre : on s’y cogne, on s’y vole et il fait le pendant avec le quartier Saint-Merry, populeux, puant et louche, où le doux français ne se parle guère, car on y a seulement l’occasion de s’y agonir. Ainsi ce sont quatre quartiers dans un quartier… »

Voilà décrits il y a plus d’un siècle les différents visages parfois surprenants de notre arrondissement au travers des tribunaux d’instance de l’époque. Ces extraits nous plongent dans une ambiance qui à bien des égards était toute autre mais avait l’avantage de favoriser une vie de quartier distincte les unes des autres, ce qui n’est plus réellement le cas aujourd’hui et c’est regrettable.

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